Interview du mois

Guy Richard, chef du département Environnement et agronomie à l’Inra

guy richardChef du département Environnement et agronomie à l’Inra, il a travaillé sur une classification des formes d’agriculture visant à dépasser l’opposition entre bio et conventionnel. Pour le JA mag, il détaille cette grille d’analyse élaborée avec un groupe de chercheurs de son département.

Pourquoi caractériser les différentes formes d’agriculture ? Avec plusieurs collègues de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), il nous a semblé que, trop souvent, les différentes formes d’agriculture sont identifiées à travers l’opposition entre conventionnel et bio. Or, cela ne nous semble pas pleinement décrire la diversité des pratiques et des systèmes socio-économiques. Par ailleurs, l’agriculture bio pose des problèmes de durabilité, notamment en ce qui concerne la gestion des éléments minéraux et en particulier du phosphore. C’est pourquoi nous avons souhaité dépasser cette distinction entre bio et conventionnel en lançant cette réflexion en 2011. C’est aussi un moyen de faire réfléchir chaque chercheur sur le sens de ses travaux et de ses partenariats.

Vous vous êtes basés sur, d’un côté, l’utilisation d’intrants de synthèse ou de services écosystémiques et, de l’autre, sur l’ancrage territorial des exploitations (voir graphique ci-contre). Pourquoi ? Nous sommes face à question essentielle : l’écologisation de l’agriculture, en vue de réduire les externalités négatives liées à l’usage des intrants de synthèse. Parmi les intrants, nous distinguons ceux d’origine externe (intrants de synthèse, énergie, produits de bio-contrôle, biostimulants, etc.) et ceux d’origine interne (services écosystémiques, biodiversité, etc.). Une exploitation agricole utilise toujours les deux. Ensuite, nous avons voulu savoir dans quel contexte socioéconomique s’inscrivent les systèmes de production. C’est le deuxième axe, qui va des systèmes intégrés aux marchés mondiaux aux systèmes coordonnés à l’échelle d’un territoire.

Pouvez-vous donner des exemples ? Schématiquement, d’un côté, il y aurait l’exploitation céréalière typique qui utilise majoritairement des intrants de synthèse et exporte ses produits sur le marché mondial. De l’autre, il y aurait un territoire où les activités agricoles se coordonnent entre elles pour maximiser les services écosystémiques. Autrement dit un couplage entre grandes cultures et élevages pour boucler les cycles, une coordination entre l’agriculture et les autres activités, du recyclage, des circuits courts, etc. Entre ces deux extrêmes, on trouve des couplages moins poussés entre élevage et cultures, l’utilisation de produits de biocontrôle, le non-labour, l’agroforesterie, les systèmes d’économie circulaire avec valorisation des effluents organiques, etc.

Pourrait-on envisager un même travail en analysant qui contrôle les exploitations agricoles ? Effectivement, la première distinction qui vient à l’esprit, c’est celle entre l’agriculture familiale et l’agriculture de firme. Les sociologues qui ont travaillé là-dessus, comme Bertrand Hervieu et François Purseigle, ont ajouté une troisième catégorie, celle de l’agriculture de subsistance. C’est un critère que nous aurions pu prendre en compte. Nous aurions aussi pu ajouter les Appellations d’origine contrôlée (AOC), qui regroupent une grande diversité de systèmes. Mais cela aurait complexifié notre grille. C’est pour cette raison que nous nous sommes limités à deux axes, tout en sachant que c’est incomplet. Car au-delà de la réflexion scientifique, nous avons la volonté de communiquer, notamment vers le monde agricole.

Les pouvoirs publics peuvent-ils prendre en compte cette complexité dans leurs décisions ? Essayons d’avoir un regard historique : que s’est-il passé depuis les années 60 ? La réduction du nombre d’exploitations, par exemple, a été soutenue par les politiques publiques. Elles ont donc un impact majeur. De manière générale, l’Inra a la volonté de mieux contribuer aux politiques publiques. Par exemple, notre grille d’analyse devrait être présentée lors des États généraux de l’alimentation.

Quelle sera la suite de vos travaux ? Nous n’avons pas d’a priori sur les formes d’agriculture à privilégier. D’abord, nous cherchons à rendre notre grille opérationnelle, c’est-à-dire à y situer de vraies exploitations. Ensuite, nous mènerons pour chaque famille une évaluation multicritère de leur durabilité. Cela veut dire étudier les dimensions environnementale, sociale, économique, celle du travail, du capital… Ce n’est pas pour rien que l’agroécologie a tant de mal à être adoptée : c’est parce qu’elle demande souvent un travail supplémentaire, qui a un coût. Il y a aussi la question des transitions entre les formes. Nous nous demandons aussi si les conditions pédoclimatiques et géographiques ne favorisent pas tel ou tel type d’agriculture. Enfin, la dernière question, la plus dure, c’est celle de la coexistence. Avons-nous intérêt à préserver cette diversité pour faire face aux aléas à venir, qu’ils soient climatiques, économiques ou sociologiques ? C’est une question de recherche très importante. Nous construisons différents projets pour obtenir des financements. Le travail le plus avancé est un projet avec la coopérative InVivo, dans lequel nous pourrions étudier plusieurs aspects, comme la vulnérabilité ou la résilience des différentes formes d’agriculture.


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