Accords Ceta et UE-Mercosur : l’agriculture sacrifiée

VANDAELE Samuel

Samuel VANDAELEPrésident

Alors que l’accord entre l’Union européenne et les pays du Mercosur a été signé le 28 juin dernier, en toute opacité, déclenchant poignées de main appuyées, sourires béats et tweets ravis de la part des dirigeants des deux côtés de l’Atlantique, et que l’accord avec le Canada, approuvé par le gouvernement, sera examiné à l’Assemblée nationale à partir du 9 juillet, je me pose une question : veut-on encore d’une agriculture familiale en Europe ?

Ces derniers jours, notre réseau s’est mobilisé pour défendre cette agriculture familiale, celle des femmes et des hommes chefs d’entreprise, à la tête d’exploitations à taille humaine, qui font évoluer chaque jour leurs pratiques pour répondre à des normes de plus en plus exigeantes. Mais ne nous y trompons pas : cette agriculture est à nouveau fragilisée par ces accords de libre-échange.

 

Le choc a été rude. C’est lors de l’Assemblée générale du Ceja à Stockholm, où des jeunes d’une trentaine d’organisations membres, représentant 24 pays, étaient réunis pour renouveler le bureau exécutif, que nous avons appris la nouvelle de l’accord conclu avec les pays du Mercosur. Face à l’optimisme de jeunes qui souhaitent faire avancer la cause agricole en Europe, à croire encore en leur métier, que dire du contentement de nos dirigeants quant à cette signature ?

Que dire du revirement du Président Macron, qui, après avoir déclaré qu’il s’opposerait à la signature, répète par différentes voix que c’est un « bon accord » et qu’il sera « vigilant » ? Nous lui demanderons lors d’un prochain rendez-vous ce que cela signifie pour lui. Que veut dire être vigilant, face à l’importation de centaines de milliers de tonnes de viande bovine, de volaille, de sucre, d’éthanol, sur le sol européen, produits dans des conditions largement en deçà de nos normes sociales, sanitaires, environnementales ?

Etre vigilant, cela veut-il dire aller dans chaque exploitation brésilienne, pour vérifier que les bœufs ne sont pas élevés avec des hormones activateurs de croissance ou que les cultures ne sont pas traitées avec l’un des 239 pesticides autorisés par le président brésilien depuis le début de l’année ? Etre vigilant, cela veut-il dire bloquer à la frontière chaque produit ne respectant pas nos standards, après l’avoir minutieusement analysé ?

Nous savons très bien que cela est strictement impossible. Les vérifications n’iront jamais jusqu’aux exploitations brésiliennes, argentines, uruguayennes et paraguayennes. Si nous avions la naïveté des négociateurs, nous dirions que les gouvernements mettront eux-mêmes en place les contrôles nécessaires pour s’assurer que ces produits atteignent nos standards ou du moins, qu’ils ne les enfreignent pas. Mais qui fait confiance au président Bolsonaro pour évaluer lui-même la qualité de ses produits sur les plans sanitaire et environnemental ? Pas moi, pas nous.

Concernant le Ceta, c’est pourtant ce que nous avons entendu lors d’une audition ubuesque sur le projet de loi de ratification : « les produits ne respectant pas nos normes resteront bloqués à la frontière ». Mais qui peut croire cela ? Un rapport de 2018 de l’Inspection générale des finances montre justement les insuffisances des contrôles aux frontières concernant les importations de produits agricoles. D’une part, nous n’avons pas les moyens de contrôler 100% des produits et d’autre part, même si des analyses en laboratoire étaient effectuées sur l’ensemble des importations, elles ne peuvent tracer l’ensemble des produits utilisés, et encore moins les conditions précises d’élevage.

Face à notre inquiétude sur la déstabilisation de filières déjà sensibles, comme la viande bovine, certains députés nous rétorquent que les premiers chiffres, sur l’année 2018, sont favorables à la France. Mais ces chiffres ne sont pas significatifs, car les filières mettent des années avant de s’organiser pour exporter ! Ce n’est ni en 2018 ni en 2019 que nous verront les conséquences dramatiques du Ceta sur nos filières sensibles. C’est dans 10 ans, quand nous aurons encore divisé le nombre d’élevages en France !

La semaine dernière, la France a atteint la température jamais enregistrée de 45,9°C dans le Gard, grillant des vignes entières et paralysant la population dans un décor de fin du monde, faisant la une des journaux : écoles et commerce fermés, habitants calfeutrés. L’agriculture familiale, que nous défendons haut et fort, est une solution face au changement climatique. L’agriculture familiale, que nous pratiquons, est porteuse de valeur ajoutée sur les territoires et permet de nourrir les consommateurs avec des produits de qualité, selon des standards exigeants, correspondant aux attentes et à la demande de nos responsables qui ont écrit et adopté la loi EGAlim.

C’est pourquoi je suis dans l’incompréhension la plus totale quand, d’un côté, nos responsables politiques nous demandent toujours plus d’efforts, toujours plus de respect de l’environnement, toujours plus de montée en gamme, toujours plus de tout et, de l’autre, se réjouissent de signer de « bon accords ». Ce « en même temps » est aussi incohérent qu’insupportable.

C’est pourquoi nous nous mobilisons, avec le réseau de la FNSEA, devant les préfectures, contre cet accord et contre ce « en même temps » inacceptables.

C’est pourquoi je demande aux députés qui examineront l’accord entre l’Union européenne et le Ceta, du même acabit que l’accord avec le Mercosur, de ne pas le ratifier. Je demande de ne pas sacrifier l’agriculture en faveur du libre-échange à tout prix.

J’ai envie de croire que nous, jeunes agriculteurs, avons encore une place en France et en Europe et que notre agriculture familiale, solution face aux nombreux défis à relever, sera promue par nos responsables politiques, et non détruite à petit feu, qui plus est avec le sourire.


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